La représentation de la Shoah au cinéma : un débat qui dure…
Au début du 2ème trimestre, le groupe de Terminale CAV a travaillé sur l’engagement critique au cinéma, son histoire, ses acteurs, ses enjeux. C’est à travers un film, Kapo de Gillo Pontecorvo, et une thématique, forte mais douloureuse, la mémoire de la Shoah et sa représentation à l’écran, que les élèves ont réfléchi à ce qu’est un débat critique. Pour enrichir cette réflexion, ils ont été incités à découvrir d’autres films, comme La liste de Schindler, Shoah (documentaire de Claude Lanzmann) et Le fils de Saul de Laszlo Nemes. Le texte qui suit est le produit de la réflexion personnelle menée par Tahinna, une des élèves du groupe.

« László Nemes a inventé quelque chose. Et a été assez habile pour ne pas essayer de représenter l’Holocauste. Il savait qu’il ne le pouvait ni ne le devait. Ce n’est pas un film sur l’Holocauste mais sur ce qu’était la vie dans les Sonderkommandos. » – Claude Lanzmann, Télérama, 24 mai 2015.
La citation nous aide à comprendre la différence entre deux films importants sur la Shoah c’est à dire Shoah et Le fils de Saul. Même s’ils parlent du même événement historique, la façon dont ils abordent le sujet est très différente. La question que nous pouvons nous poser est donc comment peut-on montrer un événement aussi violent sans le simplifier ou le rendre spectaculaire ?
Le film Shoah, réalisé par Lanzmann, est un documentaire basé sur un choix radical car il ne montre pas d’images d’archives ou de reconstitutions. Au lieu de cela, il se concentre sur les témoignages de personnes qui ont vécu pendant la guerre. On entend les histoires des survivants des camps, mais aussi celles de personnes qui vivaient à proximité des camps d’extermination, ainsi que celles d’anciens nazis. Cela donne au film une dimension unique où le spectateur ne voit pas directement les événements, mais les découvre à travers les récits de ceux qui les ont vécus.
Ce choix donne une grande importance à la mémoire et à la parole. Les témoins racontent leurs expériences avec difficulté, ce qui rend leurs témoignages très marquants. Lanzmann ne cherche pas à reconstruire le passé de manière visuelle, mais à faire émerger la mémoire dans le présent. Les paysages filmés semblent parfois calmes et ordinaires, mais les récits des témoins révèlent ce qui s’y est réellement produit. Le contraste entre ces lieux tranquilles et les histoires racontées crée un effet très puissant.
En revanche, Le fils de Saul, film de fiction, adopte une approche très différente. Le film suit Saul Ausländer, un prisonnier juif qui découvre le corps d’un garçon qu’il croit être son fils. Il décide alors de lui offrir une sépulture digne selon la tradition juive. Le réalisateur László Nemes choisit une mise en scène très particulière pour raconter cette histoire. La caméra reste proche du visage de Saul, ce qui donne au spectateur l’impression de suivre le personnage de près. Les plans sont serrés et la profondeur de champ est réduite, ce qui signifie que l’arrière-plan apparaît souvent flou.
Le spectateur est plongé dans une expérience intense, où l’horreur est souvent suggérée plutôt que montrée. Ce choix de mise en scène permet d’éviter une représentation directe et spectaculaire de la violence. Plutôt que de montrer frontalement les crimes, le film laisse le spectateur deviner ce qui se passe autour du personnage. Cette retenue renforce en paradoxe l’impact émotionnel du film.
Un autre élément de mise en scène renforce cette réflexion sur la mémoire qui est l’usage du travelling. Dans Shoah, Claude Lanzmann filme plusieurs longs travellings le long des voies ferrées qui menaient autrefois aux camps d’extermination. Ces mouvements de caméra suivent parfois les rails d’une manière qui évoque le trajet des trains de déportation. Mais ils peuvent aussi apparaître comme un mouvement inverse. La caméra semble revenir sur ces lieux pour tenter de comprendre ce qui s’y est passé. Le travelling devient alors un geste de mémoire, presque une forme d’enquête visuelle qui remonte les traces de l’Histoire.
Dans Le fils de Saul, le mouvement de caméra est également essentiel, mais il fonctionne différemment. La caméra accompagne Saul dans des déplacements constants à l’intérieur du camp, souvent en travelling également et très proche de son corps. Ces mouvements donnent l’impression que le spectateur est entraîné avec lui dans un espace étouffant, sans possibilité de recul. Là où les travellings de Shoah parcourent les lieux pour interroger la mémoire du passé, ceux de Le fils de Saul plongent le spectateur dans l’urgence et la confusion du présent vécu par le personnage.
Ainsi, dans les deux films, le travelling ne sert pas seulement à déplacer la caméra. Il devient un véritable outil. Chez Lanzmann, il permet de parcourir les traces laissées par l’Histoire, tandis que chez Nemes il enferme le spectateur dans l’expérience d’un individu au cœur du camp.
Malgré leurs différences, les deux films partagent une même préoccupation c’est à dire d’éviter de transformer la Shoah en spectacle. Dans Shoah, Lanzmann choisit la parole et le témoignage pour transmettre la mémoire. Dans Le fils de Saul, Nemes choisit de se concentrer sur l’expérience d’un homme plongé dans l’horreur du camp. Dans les deux cas, les réalisateurs reconnaissent que certaines réalités dépassent ce que le cinéma peut montrer directement.
Le succès international de Le fils de Saul montre que cette approche a profondément marqué le cinéma du XXIe siècle. Le film a reçu de nombreuses récompenses, notamment le Grand Prix au Festival de Cannes en 2015. Ces récompenses témoignent de l’importance du film dans la réflexion sur la représentation de la Shoah au cinéma.
Ainsi, Shoah et Le fils de Saul proposent deux manières différentes mais complémentaires de faire mémoire. Lanzmann transmet l’Histoire à travers les témoignages et la parole des survivants, tandis que Nemes cherche à faire ressentir l’expérience humaine d’un individu confronté à une situation extrême. Dans les deux cas, le cinéma devient un moyen de réfléchir à la mémoire et à la transmission de l’Histoire.
Le spectateur n’est donc pas seulement invité à regarder un film, mais à s’interroger sur la manière dont l’Histoire est racontée et transmise. À travers ces œuvres, la mémoire de la Shoah apparaît non seulement comme un devoir, mais aussi comme une réflexion sur les limites de la représentation et sur la manière dont le cinéma peut aider à la compréhension du passé.
ROBART Tahinna – TERMINALE BASTET

Réalisation : Claude LANZMANN © Les Films Aleph
