Un été à l’allure mélancolique

Respecter ceux qui partent comme ceux qui restent” sont les mots du réalisateur Nathan Ambrosioni à l’égard de son troisième long métrage Les enfants vont bien, pour expliquer le fond de son travail. Sorti le 3 décembre 2025, Les enfants vont bien aborde sans une once de jugement le choix de 15 000 français par an de disparaître volontairement laissant derrière eux une vie déjà construite. Mais il aborde aussi l’histoire de ceux qui restent, qui essayent de comprendre et qui finissent par essayer d’avancer malgré la douleur liée à la perte de l’être cher…

Margaux, Gaspard et leur maman, Suzanne… encore ensemble...

Lors d’un été, Suzanne (incarnée par Juliette Armanet), avec ses deux enfants Gaspard (Manoâ Varvat) et Margaux (Nina Birman), se rend chez sa sœur Jeanne (Camille Cottin). Les deux sœurs ne se sont pas vues depuis deux ans et ont un quotidien de vie bien différent. Prise au dépourvu par cette visite, Jeanne accepte de loger sa sœur pour cet été sans savoir qu’un événement va bouleverser à tout jamais sa vie…

Quand le générique de fin a défilé, mon amie et moi nous sommes regardées sans un mot. La salle était plongée dans le silence. Il y a des films comme ça, où l’on s’assoit dans notre siège sans trop savoir à quoi s’attendre. On peut choisir une séance de cinéma pour plusieurs raisons assez banales : soit le synopsis intrigue, soit le casting donne envie, ou à cause d’un extrait vu sur les réseaux sociaux. Pourtant ces films finissent souvent par laisser une marque indélébile. Les enfants vont bien marque par sa simplicité douloureuse et nous transporte dans une histoire de famille à la fois douce et émouvante.

Inspiré par le cinéma d’Edward Yang (Yi Yi) et de Hirokazu Kore-eda (Une affaire de famille), Nathan Ambrosioni offre un film basé sur la simplicité de tournage. Il cherche plutôt à se mettre à la hauteur de l’histoire que d’essayer de mettre en scène un plan impressionnant. Il choisit donc des cadres aérés et significatifs. Comme lors de la toute première scène du film, montrant Gaspard et Margaux dans une voiture. C’est un signe de voyage, de nouveau départ. Cette scène évoque l’inconnu d’aller dans un endroit où ils finiront par rester pour longtemps. Dans Les enfants vont bien, la place de la caméra raconte donc toujours quelque chose. Les plans sont souvent filmés de très loin, pour incarner l’absence de Suzanne, comme si malgré son départ elle veillait encore sur ses enfants et sur sa sœur Jeanne pour les guider ou pour montrer qu’elle n’est pas partie parce qu’elle ne les aimait plus… Il y a également de nombreuses scènes filmées à travers des vitres, comme à l’école de Gaspard où il est assis au bord d’une fenêtre et nous le voyons depuis celle-ci de l’extérieur. Ces plans amènent un ton délicat, intime et doux dans le regard, pour appeler la capacité du spectateur à comprendre les deux points de vue. Le réalisateur voulait appuyer ce côté doux du film par un autre élément décisif : au-delà de la manière de filmer, cela passe aussi par la musique utilisée dans Les enfants vont bien. Le compositeur Alexandre de la Baume a composé des morceaux de musique essentiellement au piano, un instrument beau et gracieux mais également émouvant. Ce choix exprime à plusieurs niveaux les émotions des personnages bien que la musique soit plutôt discrète.

Dans son film, Nathan Ambrosioni considère différents points de vue sur l’histoire : celui de Suzanne, de Jeanne mais et surtout des deux enfants, Gaspard et Margaux. Car avant tout, le film évoque l’insouciance de l’enfance. Il nous fait réfléchir sur l’âme d’un enfant et si elle peut encore vivre pleinement même après un événement tragique. Et tout d’abord par le choix de la saison durant laquelle, le récit prend place : l’été. La période que l’enfant aime le plus, traduisant les grandes vacances, la plage, les glaces ou les pêches au sirop, la mer, les cerfs-volants. Cette saison est souvent signe de nostalgie, le réalisateur casse donc ce mythe en une saison très terne marquée par le choc du départ. Tout au long du film, il met en scène deux enfants perdus mais qui restent accrochés à l’espoir que leur mère reviendra. Pourtant plusieurs scènes reflètent encore l’innocence de manière attendrissante d’un enfant qui aime encore les choses pétillantes. La scène durant l’hiver où Gaspard court sous la neige et attrape des flocons qui fondent sur sa langue. Bien qu’il soit en plein deuil d’avoir été séparé de sa mère, Gaspard reste un enfant capable de ressentit de la joie face aux petites choses. Jeanne, incarné par Camille Cottin, traduit aussi une déchirante réalité. Camille Cottin ayant déjà travaillé avec le réalisateur lors de Toni (2023) incarne de nouveau un rôle maternel, sauf que cette fois-ci son personnage ne sait pas comment bien tout gérer. Plusieurs scènes sont filmées à base de plans fixes et submergées par de grands silences ne laissant place qu’au visage d’un personnage et à ses émotions. Un des premiers assez marquants est celui de Jeanne, quand elle lit la lettre de Suzanne, le spectateur pourrait s’attendre à la voir la lire à voix haute. Mais non c’est un plan fixe zoomé sur son visage qui se décompose petit à petit durant la lecture dans un silence total. Il y a aussi un plan marquant, à la fin du film, Gaspard est assis sur son lit dans son ancien chez lui. Encore une fois la scène est silencieuse, seuls les pleurs de Gaspard résonnent. Toutes ces scènes si simplement filmées attrapent le spectateur et le poussent à ressentir une profonde empathie. Jeanne est une femme très distante de ces émotions, cela est traduit par le fait que la caméra la filme toujours en mouvement ou toujours sur le seuil d’une porte car elle ne sait pas comment interpréter la disparition de sa sœur, elle ne sait pas quoi faire avec les enfants, elle ne sait pas quelle place prendre. Elle doute tout le temps, et ce doute est marqué par ce seuil de porte qui traduit ses sentiments et cette responsabilité qu’il lui a été donné. Comment gérer à la fois son deuil insurmontable, sa colère qui cache une peine immense et le deuil de ces deux enfants qui attendent le retour de leur mère qui ne reviendra peut-être jamais ? Une dernière scène rend espoir que cette famille avance, c’est la scène la plus lumineuse du film, lorsque que Margaux est assise sur le sol dans son ancien appartement, le soleil pénètre à travers la fenêtre pour atterrir sur elle. Le film reste dépourvu de questionnement mais cette scène de clôture peut déclencher une nouvelle étape dans cette nouvelle vie.

Les enfants vont bien parle certes de ceux qui restent mais il amène aussi le point de vue de ceux qui partent : Suzanne. Souvent la question qui pourrait être posée est “ Pourquoi est-elle partie ? Ne regrette-t-elle pas son choix ? Néanmoins si nous nous attardons sur le peu de fois où Suzanne apparaît, on comprend qu’elle n’était déjà plus là, simplement présente physiquement. Au début du film, la caméra est placée du point de vue des enfants c’est-à-dire que la première fois où Suzanne apparaît, il n’y a que ses jambes qui sont vues. Le réalisateur joue avec ce côté fantomatique encore avec les vitres. Comme si Suzanne échappait sans cesse à la caméra et nous ne la voyons que dans des reflets. Par exemple, quand elle arrive chez Jeanne, on l’aperçoit de dos ou de profil tout au long qu’elle traverse la maison, nous ne voyons son visage de face que par le biais du reflet du miroir dans la salle de bain après sa douche. Marquant une distance entre la réalité de Suzanne et celle des autres.

Les enfants vont bien reste un film sur la vie, qui traite un sujet dont on parle peu mais qui bouleverse des familles entières face au choix d’un de leurs proches. Le réalisateur amène un réconfort délicat mais aussi déchirant. Parce qu’au final, est-ce qu’il ne vaut mieux pas laisser partir ceux qu’on n’aime pour leur bien plutôt que de les laisser vivre dans une réalité qu’il ne leur convient plus ?

Coline Sagot, 1BERENICE

Jeanne (Camille Cottin), séparée depuis peu de sa campagne, va apprendre à faire famille de manière imprévue.