Hollywood vu par Damien Chazelle
Vu dans le cadre de lycéens au cinéma dans les salles de Mégarama en novembre dernier, La La Land est un film de Damien Chazelle sorti à la fin de l’année 2016 aux Etats-Unis. Celui-ci rencontre un grand succès aussi bien critique que commercial et son réalisateur remporte de nombreux prix dont le très prestigieux oscar du meilleur réalisateur. La La Land nous éblouit par des plans magnifiques sur Los Angeles, en particulier Hollywood, le lieu où tout est possible, même les rêves les plus fous. C’est d’ailleurs d’où provient le nom du film : “La la land” est un surnom donné à la cité des anges qui symbolise le rêve et l’insouciance. L’épicentre du cinéma américain a été filmé sous toutes ses coutures, aussi bien pour en chanter les louanges que pour en révéler les côtés les plus sombres. Quel est le parti pris de Damien Chazelle ?


Le rêve de Mia est de devenir une star du grand écran. Elle enchaîne les castings sans grand succès et est barista dans un studio de tournage d’Hollywood. Elle croise la route de Sebastian, un pianiste qui peine à vivre de sa passion Son rêve est d’ouvrir son propre bar de jazz pour garder vivant ce genre en déclin. Les deux protagonistes commencent par se détester, puis au fil des rencontres inopinées, ils finissent par se rapprocher et tombent amoureux. Mais face à leur amour inconditionnel se dresse la grandeur de leurs ambitions. Vont-ils parvenir à faire des compromis ou leurs rêves vont-ils les empêcher d’accéder à leur “happy ending” ?
Entre nostalgie et romance, La La Land renoue avec l’âge d’or du cinéma hollywoodien des années 1950. Rien que la scène d’ouverture avec la musique Another Day of Sun manifeste à elle-seule tout le projet de Damien Chazelle de lui rendre hommage par la grandeur des décors, des chorégraphies et des costumes.
La photographie signée Linus Sandgren joue sur des palettes de couleurs très vives et souvent primaires (bleu, rouge ou jaune) invoquant les teintes saturées du technicolor. Par ailleurs, Damien Chazelle multiplie les références cinématographiques pour construire son film. L’œuvre la plus citée est sûrement Singin’ in the Rain de Stanley Donen sorti en 1952, une comédie musicale culte qui représente à merveille l’âge d’or du cinéma hollywoodien. La scène où l’on repère le plus de références est une des scènes emblématiques de La La Land (qui est d’ailleurs devenue l’affiche officielle du film). Le lampadaire sur lequel s’appuie Sebastian renvoie à la fameuse scène sous la pluie où Don, interprété par Gene Kelly, danse avec son parapluie. Mais la référence va encore plus loin puisque Damien Chazelle incorpore des sonorités de la chanson Singin’ in the Rain dans la séquence musicale A lovely Night. Cependant, Chazelle ne cite pas seulement des comédies musicales. Par exemple, dans le passage chanté de City of Stars, c’est avec l’éclairage vert que Chazelle fait référence au film Vertigo d’Alfred Hitchcock. On aperçoit également tout au long du film des affiches sur les murs comme dans la chambre de Mia où est représenté le portrait d’Elsa, un des personnages de Casablanca joué par Ingrid Bergman. Mia travaille dans un studio de tournage typique d’Hollywood, où elle touche son rêve du bout des doigts tous les jours. Se côtoient des décors de films culte avec d’autres encore en cours de production qui deviendront peut-être des classiques. Mia regarde les films se créer de manière émerveillée comme une enfant. On sent une part du réalisateur dans son personnage.

Mais limiter La La Land à un agrégat de références cinématographiques serait réducteur. En effet, Chazelle va plus loin que cela en montrant l’envers du décor de cet univers. Hollywood est présenté comme une Hétérotopie, concept notamment développé par Michel Foucault qui signifie une localisation physique de l’utopie des espaces concrets qui hébergent l’imaginaire. Dès 1951, l’anthropologue Hortense Powdermaker écrit un livre intitulé, Hollywood the dream Factory, An anthropologist look at moviemakers. Dans cet ouvrage, l’auteur affirme que le système hollywoodien est engagé dans la production de masse de rêveries préfabriquées. Pourtant, s’il existe de nombreux films parlant de la cité des anges, très peu vont jusqu’à en critiquer son engrenage et ses désillusions. C’est en ce sens que l’on pourrait comparer La La Land avec Mulholland drive, dans lequel David Lynch s’attarde également sur cette part d’ombre de la “machine à rêves”. Damien Chazelle nous montre le piège entre réalité et rêve avec la scène de fin, qui est la représentation à l’hollywoodienne de la relation entre les protagonistes. Celle-ci paraît fausse, c’est une version rêvée qui n’arrivera jamais. Pourtant, l’espace d’une seconde, le spectateur espère qu’il s’agit de la véritable fin. Ensuite, Mia, dont le talent est indéniable, semble pourtant stagner dans son ascension vers le succès. La chanson Another Day of Sun qui paraît très joyeuse, exprime une ambition très marquée mais bloquée par ce système dur et exigeant d’Hollywood regroupant beaucoup d’appelés mais peu d’élus. Les couleurs des tenues de Mia symbolisent son changement d’état d’esprit tout au long du film. Au début très colorées, ses robes se ternissent jusqu’à devenir noires ou blanches comme pour marquer le retour à la réalité et de la dureté de la vie. La scène de dispute du couple met en lumière cet écart. Si Seb n’est objectivement pas à plaindre et réussit sur le plan professionnel, il s’éloigne de son rêve. Si à la fin du film, les deux protagonistes atteignent leurs ambitions, c’est au détriment de leur relation amoureuse. Selon Damien Chazelle, Hollywood et ses promesses sont intrinsèquement voués à échouer.

La la Land, n’est donc pas une simple ode à Hollywood. Au contraire, elle exprime par différents moyens de mise en scène toute la complexité de ce lieu chargé d’histoire et d’espoir mais aussi de contradictions. Si Chazelle nous encourage, comme Mia et Seb à poursuivre nos rêves avec un film plein de charme, d’amour, et de musique, il nous rappelle tout de même que tout cela nécessite des sacrifices. Le jeune réalisateur réitère ce propos avec son œuvre ultérieure Babylon, qui est tout autant un chef d’œuvre et qui s’attarde également sur Hollywood avec ses rêves et ses dangers.
Colombe Persyn, TSEKHMET
